Un petit voyage dans les Provinces de Thierry Laget

Il est des livres qui nous font voyager dès la lecture de leur titre, et Provinces de Thierry Laget est de ceux-ci. Ce seul mot dont les lettres se détachent sur la couverture, énigmatique en ce qu’il ne désigne aucun lieu précisément, devient celui qui, pour le lecteur acceptant de s’ouvrir à la multitude des possibles qu’il engendre, s’offre comme une véritable promesse. Cette promesse, c’est celle ressentie également par le narrateur à mesure qu’il découvre de nouveaux territoires, qu’il s’agisse de l’Auvergne, terre d’accueil, de la Touraine, terre d’exil, de la banlieue de Londres, terre inconnue, ou de l’Italie, terre d’élection. C’est également celle que l’écrivain fait renaître en écrivant sur ces petits riens, ces petits détails qui deviennent autant d’occasions susceptibles de faire ressurgir la scène du souvenir en autant de moments d’épiphanies. Que la mise en vente de la maison de son enfance devienne l’occasion d’une dernière visite de celle-ci ou que l’achat d’un dictionnaire d’auvergnat-français rappelle à la mémoire la voix de ce grand-père qui aimait à s’exprimer dans ce patois, nombreuses sont les infimes circonstances qui permettent cette résurgence. Pour autant, il ne s’agit pas ici de se livrer à une simple anamnèse personnelle. Il n’est nullement question de se laisser aller à une nostalgie exacerbée, mais plutôt de faire entendre un magnifique chant, capable de célébrer tout autant des espaces visités ou habités que la langue qui les traverse. Car c’est bien de cela qu’il est question derrière toute cette géographie intime que l’on parcourt au fil des pages. Thierry Laget construit un nouveau territoire où il fait bon habiter, celui du langage. Tous les personnages y évoluent, depuis le grand-père dont on a déjà fait mention jusqu’au professeur, maître dans la maîtrise de la langue latine et chargé de la transmettre, en passant par la grand-mère, adepte du français et capable de réciter « La Nuit de mai » de Musset jusqu’à son âge le plus avancé. Tous les idiomes y trouvent ainsi leur place, et il faut encore ajouter l’anglais et l’italien pour parachever ce tour de ceux connus, réunis finalement en une seule et même Babel. Aucun n’y est supérieur à l’autre tandis que l’auvergnat même accède au statut de littérature : « cette littérature vaut celle des livres, pour les illettrés, et pour les autres elle est un ultime écho des temps qu’ils n’ont pas fréquenté, quand les pâtres, lassés de poursuivre le cours des étoiles, inventèrent ce qui est plus grand qu’elle : la poésie. » (p. 28). Toutes trouvent ainsi leur place dans l’espace de la page, les citations se multipliant, donnant à entendre des sonorités diverses qui offrent leur musique à ce texte que l’on se surprend parfois à lire à voix haute tant on est tenté d’en faire résonner la beauté. Une véritable communion s’instaure alors sur cette nouvelle scène de l’intime créée par les mots, où narrateur et lecteur peuvent se retrouver et accéder à une connivence sans égale, le partage s’instaurant à chaque instant. Une autre dimension s’ouvre pour ce récit, que l’on pourrait presque qualifier de portrait multiple ou intemporel, et qui se déploie dans tous les cas hors du temps, en uchronie. Quel latiniste en effet, quelle que soit la génération à laquelle il appartient, ne se souvient pas de sa découverte enthousiaste de Catulle, de ses vers érotiques, des difficultés éprouvées à se confronter à la langue de Tacite ou encore à ces leçons de grammaire dont on oubliait le lendemain le contenu, et de la beauté de ces moments où « chaque mot était un baiser que nous recevions, qu’on nous donnait, que nous donnions » ? Quel amoureux de l’italien peut nier avoir été séduit par la « musique », par l’« harmonie » qui s’en dégage, par l’esprit de communion qu’il symbolise souvent, sans qu’on ne se l’explique ? Si « l’inconscient est structuré comme un langage » ainsi que le formule Thierry Laget après Lacan, l’auteur nous donne généreusement accès au sien, et nous laisse dans le même temps nous confronter au nôtre propre, comme en un miroir.

Un grand merci à Babelio et aux éditions de L’Arbre Vengeur pour cette lecture réalisée dans le cadre de l’opération Masse Critique, et qui fut pour moi une merveilleuse découverte!

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Un commentaire pour Un petit voyage dans les Provinces de Thierry Laget

  1. profplatypus dit :

    Je ne connaissais pas du tout mais si le roman est aussi poétique que ton article, ça doit valoir le détour ! Je regarderai si ma bibliothèque l’a la prochaine fois que j’irai y faire un tour.

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