7 femmes – Lydie Salvayre

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7 femmes disait le titre, « Sept folles »  diront les premiers mots de ce livre où la folie devient de fait un leitmotiv conférant une véritable unité à un projet qui pourrait d’abord sembler disparate. Quoi de commun, en effet, entre Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Colette, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf ou encore Ingeborg Bachman ? Si certaines se sont croisées sans se connaître, toutes appartiennent à des aires culturelles différentes, ont vécu à leur façon singulière, ont eu un rapport particulier à la langue, au dire. Mais toutes ont été lues et admirées par une troisième femme, Lydie Salvayre, qui n’hésite pas à faire usage de la première personne pour retranscrire ses expériences de lecture, ce paradoxe du « bonheur de lecture avec des œuvres produites dans la douleur ». Tout l’ouvrage que nous lisons en procède, procède de cette « nécessité de se plonger dans les lettres et les journaux intimes » afin de faire durer l’émotion induite par le livre lui-même, afin de dire surtout l’investissement de la femme dans l’écriture. Car au-delà des cas particuliers qui se trouvent successivement évoqués, c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette façon dont l’être au monde d’une femme peut investir l’ensemble de sa pratique artistique. Lydie Salvayre l’affirme dès l’avant-propos, sans ambiguïté aucune : « Je m’enchantais de voir tel séisme intérieur réduit au tremblement d’un vers, tel incident bénin amplifié jusqu’au drame, bref, de découvrir tout ce travail de métamorphose qui m’échappait ». La noirceur qui surgit de cette phrase n’a alors d’égale que celle du destin de ces femmes évoquées, des femmes qui vécurent presque toutes un destin malheureux, ce qui interroge nécessairement : « fallait-il donc pour que leur vie brulât ou qu’elle saignât ? Leur œuvre ne pouvait-elle s’accomplir que depuis le fond le plus noir de la détresse ? Ne créait-on jamais que pour sortir de l’enfer ? ». Et ces questions guideront l’écriture, cette nouvelle écriture, celle de Lydie Salvayre, qu’elle fasse revivre dans l’espace du texte les difficultés existentielles et les propensions à aimer d’Emily Brontë, incapable de quitter Haworth et témoin impuissant de la déliquescence prolongée de ce frère auquel elle voue une véritable passion, de Sylvia Plath, pour qui la nécessité d’écrire n’a d’égale que la difficulté à le faire lorsque les tâches quotidiennes s’accumulent, de Virginia Woolf, abusée par ses demi-frères, mariée à un homme pour qui elle n’éprouve aucun désir physique, amenée à connaître l’amour homosexuel et tiraillée par mille débats intérieurs, ou encore de Colette, vivant avec le spectre de sa mère et de ses amours défuntes avant de vanter un impossible renoncement à l’amour ; qu’elle fasse renaître une société passée et perdue, celle du Paris de Djuna Barnes ; qu’elle s’intéresse à tous les évènements historiques qui décident de la trajectoire de vie d’Ingeborg Bachman, tiraillée entre un père nazi et un amant juif. Chaque fois, les ruptures surgissent dans l’existence de ces femmes comme autant de bouleversements qui deviennent chez elles pulsions ou impulsions, dans leur vie comme dans leur œuvre. Ces mêmes ruptures seront celles qui toucheront la lectrice devenue auteur qui, dans de longues digressions, n’hésite pas à faire état de cette puissance de réflexion induite par la littérature, reflétant tout autant la vie qu’elle peut influer sur elle. Les Hauts de Hurlevent en particulier se trouvent évoqués pour ce qu’ils modifient sa perception des choses qui l’entoure : « Comme moi, comme moi. Heathcliff c’est moi. Sa nature est la mienne. Révélation. Du coup je me coiffe à la diable. Je fais la gueule. Je traumatise mes camarades de classe en déclarant que Gilbert Cesbron : c’est de la merde. Je déteste mon père et décide de ne plus lui adresser la parole. ». C’est peut-être ainsi que Lydie Salvayre s’approche le plus de ces figures d’écrivaines qui finissent par l’habiter, qu’elle atteint une forme de proximité qu’elle tente de rejouer dans l’écriture grâce à un style que l’on pourrait presque qualifier, à diverses reprises, de familier. Si nous pouvons le comprendre ainsi, comme une volonté d’abolir les distances, une volonté de s’approcher autant que faire se peut de son objet, il n’en demeure pas moins qu’il surprend et peut quelquefois gêner. Il s’apparente ainsi parfois à la désinvolture, avec un usage massif des parenthèses dont on se passerait bien, lieu de tentatives d’humour parfois avortées, parfois menées sans grand succès, quelques rares fois suscitant un sourire. Le tout donne l’impression d’un auteur qui cherche sa voix, et finit par la trouver dans les trois derniers portraits qui, tout en retenue et en prudence mais non sans quelques relents occasionnels d’un lyrisme contenu, dans une proximité plus assumée avec le style de l’écrivaine évoquée et dont le texte surgit plus que jamais dans l’espace de la page, ne peuvent manquer d’ébranler à son tour le lecteur qui se plongera dans cet original essai.

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4 commentaires pour 7 femmes – Lydie Salvayre

  1. J’avais écouté une émission de France Culture sur Lydie Salvayre (« A voix nue », je crois), et je me souviens que j’avais été très intéressée par ce qu’elle disait de « 7 femmes » qu’elle écrivait ou qui était à paraître pour bientôt à l’époque, Surtout pour un essai sur Virginia Woolf et Emily Brontë que j’aime tant. Mais j’avoue que je m’étais assez lassée, elle s’entendait beaucoup parler. Du moins, c’est l’impression que j’ai eu. Peut-être qu’elle est plus agréable à lire qu’à écouter ^^ Je note cet essai qui a l’air très intéressant ! Merci de me l’avoir rappelé en mémoire. 🙂

    • ecumedespages dit :

      Ton impression sur l’auteur ne me paraît pas infondée 😉
      Son essai m’a agacée par son style à de nombreuses reprises, mais je suis également passée outre pour continuer, parce que l’éclairage apporté sur la vie de ces femmes était parfois assez fascinants. Cependant, je pense qu’elle aurait pu faire l’économie du huitième portrait qu’elle ne cesse de dresser en creux, à savoir le sien!

  2. christw dit :

    Je ne manquerai pas de mieux découvrir cet essai dès que possible. À l’heure de faire un billet à propos de « La fascination de l’étang » (recueil de nouvelles), surpris par cette vive intelligence de V Woolf, que je ne connaissais pas, le livre de Salvayre m’aidera à mieux l’approcher. Et découvrir Barnes, Plath, Bachman.
    Votre présentation m’a convaincu, je vous en remercie.

    • ecumedespages dit :

      Merci pour votre commentaire, et désolée pour le délai de réponse, j’ai pris quelques vacances. Je suis contente de savoir que vous me lisez (j’estime beaucoup votre blog, et cet échange me fait donc d’autant plus plaisir) et d’autant plus si cet article peut vous donner envie de lire également l’essai. Toutefois, je préfère vous le dire, il est assez déconcertant par le ton employé, même s’il met en mouvement des perspectives très intéressantes. Quant à Bachman, je ne peux que vous inviter à la découvrir, ses écrits sont assez merveilleux!

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