Le ciel de Birkenau – Isabelle Blondet-Hamon

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« Je voulais plus que la simple retranscription d’un témoignage, sans pour autant inventer ce qu’il s’était passé là-bas. Je voulais aborder la question du fardeau transmis à la seconde génération , comment on grandit et on vit avec ça. » disait Isabelle Blondet-Hamon en interview. « ça », sous sa plume, ce n’est autre que la Shoah, pensée dans toute la violence qu’elle impose aux corps, aux corps de ceux qui l’ont directement subie, mais aussi, plus insidieusement peut-être, aux corps des enfants de survivants, qui ne peuvent ignorer le poids d’une expérience qui investit tout leur quotidien sans manquer de dépasser leurs capacités d’entendement. Ne leur reste alors qu’une vie parmi les disparus, autant de fantômes dont les photographies investissent le salon de la mère, conférant à celui-ci « l’atmosphère contemplative d’un musée ou d’un mémorial plutôt que d’un salon ».  Ainsi, pour la jeune Mimi, « oncles, tantes et grands-parents allemands n’existaient qu’en photos noir et blanc, […], engloutis par les camps d’extermination » (p. 25). Sa mère elle-même ne cessera, par ses remarques faisant sans cesse état de sa chance, par exemple, de manger à sa faim, de la mener non vers la vie, mais vers l’indigence et la mort. Devenue adulte, elle pourra ainsi déclarer : « En fait, je suis née à l’envers. Je suis née dans la mort. Je dois renaître, mais dans la vie. » (p. 123). L’expérience du cancer auquel elle se trouve confrontée en devient l’occasion, l’occasion d’éprouver à son tour cette souffrance et, ce faisant, de mériter sa place dans une vie retrouvée. Le parallèle est explicitement dressé entre les deux expériences extrêmes de destruction du corps qui lient désormais la mère et la fille : « « Saisit-elle que son parcours naguère surhumain, Arbeit Macht Frei, la promettant à la mort, ressemble aujourd’hui au tien, que ce poison nommé lymphome par les médecins a un goût de cendres et de chairs brûlées ? » (p. 68). La tonte, la douche avant de revêtir une autre tenue, de prisonnière dans un cas, de malade dans un autre, deviennent autant de rituels qui les rapprochent plus que ne pouvaient le faire les mots, tandis que les stigmates laissés par la maladie rappellent évidemment l’état que l’on sait avoir été celui des populations des camps : « Afficher des stigmates aujourd’hui visibles. Fonte musculaire, maigreur spectaculaire, crâne dénudé et regard indéfinissable de ceux qui ont entrevu les rivages du Styx sans les atteindre. ». Mimi, proprement, paraît éprouver ce qu’ont éprouvé ses ancêtres, et qui lui échappait tant. La compagne de cette jeune femme, qui sait son histoire, celle de sa mère dont elle découvre chaque jour un fragment supplémentaire grâce au visionnage de quelques vidéos qui font entendre sa voix de survivante, comprendra très vite que « le diagnostic est à trouver aussi bien dans les microscopes des laboratoires qu’au fond de ce coffre. Parmi les images de cette cassette, au cœur de leurs mots, comme autant de cailloux blancs traçant le chemin qui mène aux trous noirs de ton être. » (p. 41). Nous sommes loin, à cet instant, de cette « provocante indifférence » que Mimi opposait aux récits obstinés de sa mère sur son passé, et qui n’était donc que défense. Leur relation peut alors être réinterrogée, pour sortir de l’incompréhension et de la distance qu’elle instaure et qui prévalait, et permettre un rapprochement, tardif mais réel. Mimi s’exclamera ainsi, dans un moment d’intensité émotionnelle rare : « Maintenant je sais maman, j’ai vraiment compris, tu peux te laisser aller si tu veux, et ce mot maman que tu as prononcé plusieurs fois, vibrait avec une infinie tendresse dans ta voix qui s’étranglait par instants ». Mimi est devenue une autre, « une autre capable désormais de plonger dans les béances qui t’ont construite. De dessiner un arbre avec ses racines[…]. Cartographier vos trous noirs, vos meurtrissures sans plus vous blesser l’une l’autre. » (p. 127). Cette reconstruction de soi à laquelle elle se livre culminera, de façon logique, à Auschwitz-Birkenau, sur cette terre où les siens lui furent enlevés avant même qu’elles ne puissent les connaître. Malgré de fortes protestations contre la muséification des ces lieux de mémoire, ceux-ci deviennent pour Mimi un endroit où rencontrer ses morts, ses « ombres », « une tombe pour se réconcilier avec eux, évacuer les cauchemars et la haine qu’ils nous laissent parce que c’est tout ce qu’ils ont eu. » (p. 174-175). Ce n’est pas la mort qu’elle y trouve, mais la « paix », et tout le récit, c’est sa force, devient un hymne à la vie, pour cette femme que le « cancer-poison » a finalement « abîmé[e] autant qu’il [l’]a sauvée » (p. 165). Son cadre, ce récit d’amour homosexuel dont les premières lignes disent déjà la vigueur, l’extrême attachement qui le caractérise, prend alors tout son sens : Le Ciel de Birkenau devient un chant célébrant la façon dont l’amour inconditionnel, même et surtout s’il sort des cadres, de l’existence réglée et dans les normes, peut ramener à la vie, permettre d’investir un nouveau rapport au monde, fait de communion avec les autres et d’échange désormais devenu possible.

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5 commentaires pour Le ciel de Birkenau – Isabelle Blondet-Hamon

  1. christw dit :

    Un beau billet sur un sujet qui rappelle un peu celui que je viens de poster sur Babelio (Auscwitz et Blanchot) et que vous avez apprécié.

    La victoire de l’amour inconditionnel.

    • ecumedespages dit :

      Effectivement, quel beau livre que celui de Blanchot!! Et c’est vrai que certains points soulevés par lui se retrouvent ici tout à fait, travaillés différemment toutefois! Cela reste un lien à creuser, en tout cas!

  2. Magnifique billet, toujours aussi sensible et à la fois plein de finesse et de précision. Je découvre toujours de nouveaux auteurs contemporains avec toi, c’est génial et sur un sujet qui ne peut laisser indifférent et visiblement traiter avec originalité. Je le note quelque part pour une prochaine lecture. 🙂

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