Belinda Cannone, Le Baiser peut-être

 Si un vrai fond théorique et philosophique préside à l’écriture de ce livre sur le baiser, Belinda Cannone nous transporte bien vite loin de l’écueil du seul exposé universitaire sur cette manifestation du désir, pour privilégier une approche plus immédiatement sensible. Dès le départ, l’auteur nous prévient: le baiser, comme le bouquet de fleurs, fait, partie de ces choses dont on ne peut qu’échouer à « restituer la beauté » (p. 19), de ces choses qui nous donnent à faire « l’expérience de ce qui, dans le réel, résiste à l’expression», parce que « hors du moment où je l’éprouve, il est énigme, et son effacement me laisse doublement démunie car dans l’intermittence je perds jusqu’à son souvenir : comme avec une odeur aimée, rien en lui n’est assez substantiel – ou assez simple – pour que je puisse en convoquer l’impression à loisir, et il me faut le revivre pour le re-connaître vraiment » (p. 21).
Dès lors, loin de toute raison raisonnante, il va s’agir pour Belinda Cannone de tenter d’en faire ressurgir toute la puissance en l’essayant. Ce sont  à la fois ces « travaux pratiques » (p. 17) auxquels propose malicieusement de se livrer le fiancé de la narratrice et ces réminiscences, artistiques ou d’expériences, qui surgissent dans l’esprit des personnages réfléchissant à cet acte qui occupent tout l’espace du texte. Plein de « sauts et gambades » (Montaigne), ce livre délicieux – j’utilise à dessein cet adjectif qui s’appliquerait si bien au baiser lui-même – ancre alors le propos dans l’expérience vécue : ce qui compte n’est autre que la confrontation aux baisers, de quelque type qu’elle soit, qu’elle soit immédiate et sensorielle ou qu’elle se fasse par mediums interposés. Des souvenirs personnels des trois personnages – la narratrice, son fiancé et Belinda – aux souvenirs nombreux de lectures, de films ou d’œuvres d’art où le baiser trouve place, il s’agit toujours de revivre une scène, pour nous ramener à ce qui fait l’essence même de celui-ci : le fait d’être une « perception, intime », une « sensation-sentiment » (p. 45) qui relève ou de Philia ou d’Eros, selon qu’il soit l’expression d’une affection, d’une tendresse particulière ou d’un désir amoureux. Si le baiser peut alors être chaste ou érotique selon l’endroit du corps où il se trouve déposé,  il ne laisse surtout jamais indifférent. Ainsi, si Belinda Cannone donne une chose à penser, c’est bien que « le baiser est une des choses bonnes, tout à fait bonnes, de notre monde. Un sanctuaire de la joliesse. Il ne se pense presque pas, comme le bouquet il n’a besoin d’aucun mot, il existe dans le pur éclat de sa douceur. » (p. 153). Il est de ces choses dont il faut jouir et que l’on ne peut certainement que regretter dès lors que l’on n’en a plus la jouissance : « Mourant, je regretterai, je crois, l’éclat du soleil matinal sur les haies, certains rires féminins sonnant comme grelots de cristal, la splendeur des fleurs épanouies, une phrase de Schubert où le sens s’énonce sans mots et se dérobe sans cesse au moment où l’on croyait s’en saisir, le calme de la nature quand le ventre frais de la nuit se pose doucement sur les champs, et le baiser peut-être » (p. 159), avoue ainsi la narratrice à l’issue de ce livre, que nous ne pouvons plus que refermer sur l’envie de nous livrer à notre tour à ce plaisir des sens, et à nous laisser porter par lui. Mais un baiser ne se demande pas, il faut attendre de le recevoir par amour. Nous voilà prévenus !

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9 commentaires pour Belinda Cannone, Le Baiser peut-être

  1. MS dit :

    « (…) on a souvent envie d’embrasser. Cela se passe généralement ainsi : d’abord le visage s’éclaire et les bras s’écartent, puis ils ramènent les mains sur les joues tandis que se haussent les épaules, enfin les bras s’écartent à nouveau vers le ciel puis se posent sur les épaules de qui fait face (ou l’enlacent) – suit un baiser, ou une bise appuyée. Comme c’est étrange quand on y pense (…)

    • Alexandra dit :

      Que c’est beau (et vrai) !

      Quant à ton article Athalie, encore une fois, tu me dis que tu le trouves nul mais j’aimerais bien pondre des choses aussi nulles, moi ! Tu me donnes envie de le lire, tiens. Combien coûte-il ? (eh, seuls les baisers sont gratuits) Je ne connaissais pas l’auteur, j’aimerai réparé ça. 🙂

      • ecumedespages dit :

        Le livre est publié chez Alma éditeurs et coûte 17 euros. Mais pour les livres, il peut y avoir un prêt 😉 Il vaut le coup d’être lu en tout cas, à condition bien sûr de ne pas y chercher de théorisation lourdement affirmée.

  2. MS dit :

    J’entame « La tentation de Pénélope » de Belinda Cannone, maintenant !

    • ecumedespages dit :

      Tu me diras ce que tu en auras pensé? J’aurais bien envie de m’y lancer aussi, ainsi que dans Le Sentiment d’imposture. Tous ses essais me parlent assez en fait, il faudrait que je les lise tous 😉

  3. Belinda Cannone dit :

    merci pour ce bel article sur lequel je tombe un peu par hasard: je regrette juste que vous n’ayez pas perçu la « théorisation », assez explicite pourtant: ce livre, comme nombre de mes essais, s’appuie sur une « théorie » du désir et de l’altérité assez solide je crois… Mais être lourd dans un livre sur le baiser serait un comble, non? Bien contente de vous avoir lu quand même, vous avez une belle plume! Bien à vous. Belinda Cannone

    • ecumedespages dit :

      Merci pour ce commentaire très intéressant. Il y a effectivement une théorisation, du désir notamment, qui surgit du texte, mais elle me semble plus évidente dans vos livres précédents que je commence à parcourir avec plaisir également, donc je n’ai pas trop souhaité m’y appesantir. Mais vous avez bien sûr raison, et il est vrai que mon premier paragraphe tend malheureusement à annuler cette dimension si bien que je ne rends que peu justice à ce travail. Je modifierai peut-être cet article – sous la forme d’un addendum certainement – pour lui faire toute sa part. Néanmoins, et même si certains autour de moi y ont vu une faiblesse, ce me semble être aussi la force de ce livre que de ne pas céder au ton docte et simplement érudit de nombre d’essais aujourd’hui, pour véritablement faire vivre le baiser, et émerger le désir, d’où le choix d’insister sur ce point précis. Dans tous les cas je suis heureuse d’avoir eu votre réaction à cet article sans prétention aucune, sur ce blog que je n’ai ouvert que pour faire partager les lectures qui me touchent, indépendamment de toute cette perspective universitaire qui est habituellement mon quotidien. Au plaisir d’en reparler avec vous à l’occasion, Bien à vous, NLC

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